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Seize aubes par jour : quand les astronautes réinventent le temps de zéro

Tania Astronaute
Seize aubes par jour : quand les astronautes réinventent le temps de zéro

Imagine un instant que tu te réveilles, regardes par la fenêtre, et vois le soleil se lever. Puis, quatre-vingt-dix minutes plus tard, tu le regardes se coucher. Et recommencer. Seize fois. En une seule journée.

C'est la réalité quotidienne de celles et ceux qui vivent à bord de la Station spatiale internationale — la fameuse ISS. À quatre cents kilomètres au-dessus de nos têtes, l'astre du jour ne joue plus le même rôle. Il ne rythme plus rien. Il ne promet plus le café du matin ni la fatigue du soir. Il est là, puis il disparaît, puis il revient — à une cadence qui n'appartient qu'à l'orbite, indifférente à nos besoins biologiques profondément terriens.

Alors, comment fait-on pour vivre dans ces conditions ? Comment reconstruit-on quelque chose d'aussi fondamental que la notion de temps, quand tous les repères naturels se sont évaporés dans le vide spatial ?

Le corps perdu sans boussole temporelle

Notre organisme est une machine à horloge. Le rythme circadien — ce cycle biologique d'environ vingt-quatre heures — régule notre sommeil, notre digestion, notre humeur, notre concentration. Il est câblé dans nos cellules depuis des millions d'années d'évolution sous un soleil qui se lève à l'est et se couche à l'ouest, toujours à peu près à la même heure.

Enlevez ce repère, et le corps part à la dérive. Les astronautes le décrivent souvent : une sorte de brouillard cognitif, une fatigue qui n'est pas tout à fait de la fatigue, un éveil qui ressemble à moitié à un rêve. Thomas Pesquet, lors de ses séjours à bord de l'ISS, a évoqué à plusieurs reprises ce sentiment étrange d'être en dehors du flux normal du temps — pas exactement perdu, mais décalé, comme si une partie de soi cherchait encore le crépuscule qu'elle ne trouverait jamais.

Les études menées par les agences spatiales confirment ce que le corps ressent intuitivement : sans lumière naturelle cohérente, la sécrétion de mélatonine se dérègle, la qualité du sommeil chute, et les performances cognitives peuvent en pâtir sensiblement. Ce n'est pas anodin dans un environnement où chaque décision peut avoir des conséquences critiques.

L'heure de Greenwich comme ancre fictive

Face à ce chaos potentiel, la solution adoptée par la NASA et l'ESA est à la fois pragmatique et presque poétique dans son artificialité : on décrète une heure. L'ISS fonctionne officiellement sur le temps universel coordonné — l'UTC, autrement dit l'heure de Greenwich. Pas parce que cette heure a un sens particulier dans l'espace (elle n'en a aucun), mais parce qu'il faut bien une convention commune pour coordonner le travail de dizaines d'équipes au sol réparties sur plusieurs continents.

Ainsi, à bord, les lumières s'allument à heure fixe, s'éteignent à heure fixe. Des systèmes d'éclairage LED modulables reproduisent artificiellement les teintes chaudes du matin, la lumière vive de la journée, les tons orangés du soir. Une mise en scène lumineuse minutieusement orchestrée pour convaincre le cerveau que oui, il y a bien un matin, une après-midi, une nuit.

C'est une forme de fiction collective, et consciente. Les astronautes savent que cette lumière est fabriquée. Ils savent que le soleil dehors n'a rien à voir avec l'heure affichée sur leurs montres. Et pourtant, ça fonctionne — du moins partiellement. Le corps, ce grand crédule, accepte l'illusion si elle est suffisamment bien construite.

Les rituels comme architecture du temps

Mais la lumière seule ne suffit pas. Ce qui ancre vraiment les astronautes dans une temporalité vivable, ce sont les rituels. Ces petites habitudes répétées, ces gestes quotidiens qui découpent le temps en tranches reconnaissables.

Le café du matin — même lyophilisé, bu dans une poche hermétique — n'est pas qu'une boisson. C'est un signal. Un début. Les repas pris à heures régulières, les sessions d'exercice imposées chaque jour (deux heures minimum pour contrer l'atrophie musculaire en apesanteur), les appels vidéo avec la famille : chacun de ces moments est une balise dans un océan sans marées.

Certains astronautes vont plus loin dans leur bricolage temporel. Ils tiennent des journaux, notent leurs rêves, lisent des livres qu'ils auraient lus chez eux un dimanche matin. D'autres encore regardent des films le soir — pas parce qu'ils en ont envie à cet instant précis, mais parce que regarder un film le soir est un rituel terrien qu'ils importent dans leur bulle orbitale comme on glisse une photo dans sa valise.

Il y a quelque chose de profondément créatif dans cette démarche. Reconstruire le temps à partir de rien, c'est un acte d'invention pure. C'est décider, souverainement, de ce qui va donner du sens à ses heures.

Ce que ça nous dit de notre propre rapport au temps

On aurait tort de voir tout ça comme un problème exclusivement spatial. L'expérience des astronautes est en réalité un miroir grossissant de quelque chose que beaucoup d'entre nous ressentent — surtout depuis ces dernières années.

Le confinement de 2020 a joué un rôle similaire pour des millions de personnes : soudain privées de leurs repères habituels (le trajet du matin, les déjeuners avec des collègues, les sorties du week-end), elles ont vu leur sens du temps s'effondrer. Les jours se fondaient les uns dans les autres. On ne savait plus si on était mardi ou jeudi. Le temps devenait mou, informe.

Ce que les astronautes ont développé par nécessité — cette intelligence du rituel, cette capacité à fabriquer du sens là où il n'y en a pas naturellement — est une compétence que nous pouvons tous cultiver. Pas en copiant leurs plannings millimétrés, bien sûr, mais en comprenant que le temps n'est jamais vraiment donné. Il se construit. Il s'habite. Il se raconte.

Rêver le temps autrement

Il y a une liberté vertigineuse dans l'idée que le temps est une convention. Que seize aubes par jour ne valent pas forcément mieux qu'une seule, mais qu'elles peuvent être vécues différemment, avec une conscience aiguë de leur absurdité et de leur beauté.

Les astronautes qui reviennent sur Terre parlent souvent d'un rapport au temps transformé. Plus lent, en apparence. Plus attentif. Comme si avoir vécu sans repères naturels les avait rendus plus sensibles à chaque coucher de soleil, à chaque passage de la lumière du matin sur un mur.

Peut-être que c'est ça, finalement, la leçon orbitale : le temps n'existe pas vraiment là-haut parce qu'il n'existe pas vraiment non plus ici-bas — pas de façon objective, en tout cas. Il est toujours une construction, une histoire qu'on se raconte pour traverser les heures avec un peu de grâce.

Et si on commençait à en écrire une plus belle ?

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