Ce que nous dirions aux étoiles : missives françaises pour des lecteurs qui n'existent pas encore
Il existe une longue tradition française de la lettre impossible. Voltaire écrivait à la postérité. Apollinaire à une amante absente. Prévert à personne et à tout le monde. La lettre, en France, a toujours été un art autant qu'un outil de communication — un espace où l'on se révèle précisément parce qu'on ne sait pas vraiment qui lit.
Alors, j'ai voulu pousser l'expérience à son extrême. Que se passerait-il si on demandait à des voix françaises contemporaines — une philosophe, une chercheuse en astrophysique, un auteur de BD, une réalisatrice — d'écrire une lettre destinée à des êtres extraterrestres ou à des humains vivant dans des colonies spatiales dans mille ans ? Qu'est-ce qu'on choisirait de dire ? Qu'est-ce qu'on omettrait ?
Ce qui suit est une exploration fictive. Les personnages sont inventés. Mais les questions qu'ils posent, elles, sont bien réelles.
Lettre de Mathilde, philosophe, Paris, 2024
À vous qui lisez ceci depuis un endroit que je ne peux pas imaginer,
Je ne sais pas si vous avez des langues. Je ne sais pas si vous lisez. Je ne sais même pas si la notion de « lettre » — ce geste d'adresser des mots à quelqu'un d'absent — a un sens dans votre monde. Mais j'écris quand même, parce que c'est ce que les humains font quand ils sont face à l'indicible.
Ce que je voudrais vous dire, c'est que nous sommes une espèce qui souffre de sa propre conscience. Nous savons que nous allons mourir. Nous savons que nous sommes petits. Et pourtant nous construisons des cathédrales, nous composons des symphonies, nous envoyons des sondes vers les confins du système solaire — non pas parce que nous espérons survivre, mais parce que nous ne supportons pas l'idée de n'avoir rien laissé.
Je vous envoie cette lettre comme on plante un arbre dont on ne verra jamais l'ombre.
Mathilde
Ce qui frappe dans cette lettre imaginaire, c'est l'honnêteté désarmante. Mathilde ne parle pas des grandes réalisations de l'humanité. Elle parle de la peur. De la petitesse. Et paradoxalement, c'est ça qui la rend universelle — ou du moins, qui rend l'humanité reconnaissable à elle-même.
Lettre de Jérôme, auteur de bande dessinée, Lyon, 2024
Salut,
J'imagine que vous vous attendiez à quelque chose de plus solennel. Désolé. Je suis bédéiste, mon truc c'est les bulles de dialogue et les cases découpées.
Si je devais vous expliquer la Terre en une image, ce serait celle-ci : un mardi matin de novembre, dans un café lyonnais, une femme avec un manteau rouge lit un livre en buvant un café. Dehors il pleut. Elle sourit à quelque chose qu'elle vient de lire. Personne d'autre ne remarque ce sourire.
Voilà ce que nous sommes. Des êtres qui sourient seuls dans des cafés sous la pluie. Des êtres qui trouvent quelque chose de beau dans des arrangements de signes sur du papier. Des êtres qui ont inventé la fiction — c'est-à-dire des mensonges organisés pour dire la vérité.
Si vous n'avez pas de fiction dans votre monde, je vous plains sincèrement.
Jérôme
Jérôme touche quelque chose d'essentiel. La fiction — le roman, la BD, le cinéma — est peut-être ce que l'humanité a de plus difficile à expliquer. Pas parce que c'est complexe, mais parce que c'est fondamentalement paradoxal : nous créons des mensonges pour mieux nous comprendre.
Lettre d'Amara, astrophysicienne, Toulouse, 2024
À mes collègues de l'univers,
Je travaille au CNES. Je passe mes journées à analyser des données venues de télescopes qui regardent des lumières émises il y a des milliards d'années. Ce que je vois, en réalité, c'est le passé. Le cosmos est une machine à voyager dans le temps, et je suis une archéologue de la lumière.
Ce que j'aimerais vous demander — si vous existez, si vous lisez ceci — c'est : est-ce que vous aussi vous regardez vers le passé pour comprendre votre présent ? Est-ce que vous avez des scientifiques qui passent leur vie à scruter des photons vieux de 13 milliards d'années ?
Ou peut-être que vous avez trouvé une autre façon de comprendre le temps. Peut-être que pour vous, passé et futur ne sont pas des directions mais des textures. Je ne sais pas. Mais j'aimerais beaucoup qu'on en parle autour d'un café.
Amara
Amara propose quelque chose de rare dans ce genre d'exercice : elle pose une question plutôt que d'affirmer. Elle reconnaît que sa façon de comprendre l'univers n'est peut-être qu'une façon parmi d'autres. C'est une posture scientifique, mais aussi profondément humaine — l'humilité devant l'inconnu.
Ce que ces lettres révèlent
L'exercice épistolaire vers l'inconnu cosmique est, en réalité, un miroir. Ce qu'on choisit d'expliquer à des êtres qui ne nous connaissent pas dit tout de ce qu'on considère comme essentiel dans notre propre existence.
Mathilde parle de mortalité et de création. Jérôme parle de fiction et de beauté ordinaire. Amara parle de curiosité et de dialogue. Aucune des trois ne parle de guerres, de frontières, de PIB ou de scandales politiques — pourtant ces choses occupent la majorité de l'espace médiatique quotidien.
Cela suggère quelque chose d'encourageant : quand nous nous adressons à l'altérité radicale — à quelqu'un qui ne partage aucun de nos présupposés culturels — nous revenons instinctivement à ce qui compte vraiment. La conscience. La beauté. La curiosité. La connexion.
L'acte d'écrire comme voyage interstellaire
Voyager dans l'espace, physiquement, reste pour l'instant réservé à un nombre infime d'individus. Mais écrire — adresser des mots à quelqu'un qui n'existe pas encore ou qui existe quelque part dans l'immensité — c'est accessible à tout le monde.
C'est peut-être ça, le vrai sens de l'exploration cosmique pour la plupart d'entre nous. Pas les fusées. Pas les combinaisons. Mais la capacité à se projeter au-delà de soi-même, à imaginer un lecteur radicalement différent, et à choisir malgré tout d'écrire.
Alors, si vous avez envie : prenez une feuille. Écrivez "À vous qui lisez ceci depuis un endroit que je ne connais pas". Et voyez ce qui vient.
Vous serez surpris de ce que vous avez à dire.