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Bouteilles jetées dans le cosmos : que dit l'humanité à ceux qui la trouveront un jour ?

Tania Astronaute
Bouteilles jetées dans le cosmos : que dit l'humanité à ceux qui la trouveront un jour ?

Il existe, quelque part entre les étoiles, un disque en or qui tourne en silence depuis 1977. Il porte des sons de pluie, une fugue de Bach, des salutations en cinquante-cinq langues, les pleurs d'un nouveau-né, le bruit d'un baiser. Il porte aussi, gravée dans le métal, l'adresse de notre système solaire — au cas où quelqu'un voudrait nous rendre visite.

Les sondes Voyager sont les objets les plus lointains jamais fabriqués par des mains humaines. Elles ont quitté le système solaire. Elles filent vers nulle part précis, vers peut-être rien du tout, vers peut-être tout. Et elles emportent avec elles notre première tentative sérieuse de nous présenter à l'univers.

Qu'avons-nous choisi de dire ? Et qu'est-ce que ce choix dit de nous ?

L'art de se résumer en quelques grammes de métal

La plaque de Pioneer, les disques de Voyager, les messages radio envoyés depuis Arecibo : chaque fois que l'humanité a voulu communiquer avec l'inconnu, elle s'est heurtée à la même question vertigineuse. Comment se résumer ? Comment choisir, parmi tout ce que nous sommes — nos guerres, nos musiques, nos amours, nos injustices, nos rêves — ce qui mérite de traverser l'éternité ?

Carl Sagan, qui a supervisé le contenu du disque d'or de Voyager, avait une philosophie claire : montrer la diversité, pas l'uniformité. Montrer que nous sommes multiples, contradictoires, en mouvement. Le disque contient des musiques de toutes les cultures, des images de corps humains à toutes les étapes de la vie, des sons naturels et artificiels mêlés. C'est une encyclopédie du vivant, compressée en 90 minutes.

Mais c'est aussi, inévitablement, un choix. Et tout choix est une exclusion. Le disque de Voyager ne contient pas de guerre, pas de famine, pas de cri de douleur. Il présente une humanité idéalisée, un peu comme on rangerait sa maison avant la visite d'un inconnu.

La France et l'Europe dans la conversation cosmique

On pense souvent à ces projets comme américains, et c'est en partie vrai — la NASA a longtemps dominé cette conversation. Mais l'Europe, et la France en particulier, ne sont pas absentes.

L'Agence spatiale européenne a participé à des réflexions sur la communication interstellaire dans le cadre de missions comme LISA Pathfinder ou les projets de détection d'exoplanètes. Des philosophes et scientifiques français ont contribué aux débats internationaux sur ce qu'on appelle le METI — Messaging Extraterrestrial Intelligence — qui est, en quelque sorte, l'inverse du SETI : au lieu d'écouter, on parle.

La France a aussi une tradition forte de réflexion sur ces questions depuis l'angle des humanités. Des penseurs comme Michel Serres ou, plus récemment, des philosophes des sciences comme Étienne Klein ont exploré ce que signifie envoyer un message à quelqu'un qui n'existe peut-être pas, dans un futur qui ne ressemble à rien de ce que nous pouvons imaginer. C'est de la philosophie pure, mais c'est aussi de la physique, de la linguistique, de l'anthropologie.

Le problème du langage universel

Une des questions les plus fascinantes — et les plus insolubles — de la communication interstellaire est celle du langage. Comment parler à une intelligence qui n'a rien en commun avec nous ?

Les mathématiques sont souvent présentées comme la langue universelle : les nombres premiers, les constantes physiques, la géométrie. C'est l'hypothèse sur laquelle repose le message d'Arecibo, envoyé en 1974 vers l'amas globulaire M13. Mais des linguistes et des anthropologues ont soulevé des objections pertinentes : les mathématiques ne sont peut-être pas si universelles que ça. Elles sont le produit d'une façon particulière de structurer la réalité, une façon humaine, terrestre, culturellement située.

D'autres proposent la musique — comme si la structure harmonique des sons pouvait transcender les barrières de l'espèce. D'autres encore misent sur les images, les diagrammes, les représentations visuelles du corps humain et de notre environnement. Chaque approche révèle autant sur nos propres présupposés culturels que sur une hypothétique intelligence extraterrestre.

Ce que nous taisons, et pourquoi

Mais la question qui me hante le plus, personnellement, c'est celle de ce que nous choisissons de ne pas dire.

Nos messages interstellaires sont tous, sans exception, optimistes. Ils montrent une espèce curieuse, musicale, mathématicienne, pacifique. Ils ne montrent pas les camps de réfugiés. Ils ne montrent pas l'extinction des espèces. Ils ne montrent pas les guerres que nous nous faisons depuis dix mille ans avec une régularité décourageante.

Est-ce de la sagesse ou de la vanité ? Est-ce qu'on protège les destinataires potentiels d'une vérité trop sombre, ou est-ce qu'on se ment à nous-mêmes sur ce que nous sommes vraiment ?

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette mise en scène de soi à destination de l'univers. Nous nous comportons comme si nous passions un entretien d'embauche cosmique. Nous montrons notre meilleur profil. Nous mettons en avant nos réalisations artistiques et scientifiques. Nous minimisons nos défauts.

Les nouvelles bouteilles à la mer

Aujourd'hui, les projets de communication interstellaire se multiplient et se diversifient. Breakthrough Message, initiative privée financée par le milliardaire Yuri Milner, a lancé un concours mondial pour concevoir un nouveau message à destination des étoiles. Des milliers de propositions ont été soumises, dont plusieurs de créateurs et chercheurs européens.

Certains proposent d'envoyer l'intégralité de Wikipédia — toute la connaissance humaine accessible, dans toutes ses langues et ses contradictions. D'autres suggèrent des séquences d'ADN, l'information la plus fondamentale sur ce que nous sommes biologiquement. D'autres encore défendent l'idée d'envoyer de l'art brut, non filtré, non édité — des œuvres créées spécifiquement pour être incompréhensibles à nos contemporains, dans l'espoir que leur étrangeté même soit une forme de communication plus honnête.

Et puis il y a ceux qui pensent que nous ne devrions pas envoyer de messages du tout. Que révéler notre position dans la galaxie à des intelligences inconnues est une forme de naïveté dangereuse. Stephen Hawking était de ceux-là.

La question qui reste

Au fond, ce débat sur les messages interstellaires est peut-être surtout un miroir tendu vers nous-mêmes. Que voulons-nous être ? Que voulons-nous laisser ? Si nous devions nous résumer en une heure de sons et d'images destinés à traverser l'éternité, qu'est-ce qui compterait vraiment ?

Les disques de Voyager voyagent encore. Dans quarante mille ans, ils passeront à proximité d'une autre étoile. Peut-être que personne ne les trouvera jamais. Peut-être que quelqu'un les trouvera et que notre musique — Bach, Chuck Berry, des chants des pygmées Aka — répondra à une question que nous n'avons même pas encore su poser.

Ici, depuis Tania Astronaute, j'aime penser que ces bouteilles jetées dans le cosmos sont moins des messages à l'autre qu'une déclaration à nous-mêmes. Une façon de dire : nous avons existé, nous avons rêvé, nous avons essayé de comprendre. Et si rêver au-delà des étoiles a un sens, c'est peut-être celui-là.

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